De Françoise Lancelot et Nathalie Le Bras, le 14 février 2026
L’Hôtel de Ville de Sèvres : quatre siècles d’histoire (suite)
Après avoir retracé, dans la Séquence 1, la naissance de l’Hôtel de Courchamp et son évolution jusqu’en 1794, nous avions laissé le domaine à un moment charnière : la mort du duc de Brancas, en pleine Terreur. La propriété appartenait encore à la Maison d’Orléans, mais elle était profondément bouleversée par les événements révolutionnaires et sur le point de changer de fonction.
2e séquence : De l’Hôtel de Brancas à l’Hôtel de Ville de Sèvres (1794–1909)
1794 : L’Hôtel de Brancas devient bien national
À la mort du duc Louis II de Brancas en janvier 1794, en pleine Terreur, la propriété est saisie comme bien national, conformément aux lois révolutionnaires visant les biens des nobles émigrés ou exécutés. L’Hôtel de Brancas, anciennement Hôtel de Courchamp, entre alors dans le patrimoine de la Nation.
1795-1815 : Armand Seguin, du rachat à la ruine du domaine
Vingt ans d’histoire de la Révolution au retour de la Restauration
En 1795, sur demande de la Convention Nationale(a), conformément à la loi du 14 nivôse an III (b) qui organise la vente des biens nationaux confisqués pendant la Révolution, le préfet de la Seine vend au chimiste Armand Seguin (1767–1835) (1), qui n’a alors que 28 ans, la propriété dite « maison de Brancas » à Sèvres ainsi que l’ile de Sèvres (qui prendra son nom). Ancien collaborateur de Lavoisier (2) pour ses expériences sur la respiration animale, il invente un procédé rapide de tannage des cuirs. Sa méthode à base d’acide sulfurique et diverses solutions tanniques, traite le cuir en deux ou trois semaines au lieu de plusieurs mois.
Séduit par cette innovation, le Comité de Salut Public (c) lui confie la mission d’assurer l’approvisionnement des armées révolutionnaires en souliers. Seguin installe alors sur l’île de Sèvres une importante tannerie destinée à répondre aux besoins militaires.

source BnF – Gallica
Installations de tannerie

La chaussure de troupe de l’armée de Napoléon n’avait ni pied droit, ni pied gauche – BnF.
En 1796, grâce à cette innovation, Napoléon (3) lui confie le marché de « tous les cuirs tannés, corroyés et hongroyés nécessaires à la chaussure et à l’équipement de la totalité des troupes à pied et à cheval » pour une durée de 9 ans. La fabrique tourne alors à plein régime. Fournisseur officiel de la Révolution, Armand Seguin est alors l’une des plus grandes fortunes de France et il donne des réceptions somptueuses qui éblouissent le tout-Paris.

Hyacinthe Dunouy-Depuis le parc de St-Cloud-1821_Musée d’art et d’histoire de la ville de Meudon
Mais le voisinage ne partage pas cet enthousiasme. De l’autre côté de la Seine, à Sèvres, « L’air est tellement infesté des émanations des corps pourris de l’atelier, des lavages pleins de sang putréfiés… enfin de la corruption des matières stagnantes dans la rue, que les passants sont obligés de se boucher les narines« . Cette production industrielle signe en quelque sorte l’arrêt de mort de la production artisanale et la manufacture Seguin qui est dénoncée par ses concurrents comme un monopole d’état. Seguin se lance alors dans des opérations financières risquées qui le fragilisent.
Pendant ce temps, l’Hôtel de Brancas, qu’il n’entretient plus, tombe en ruine. En 1809, Napoléon réintègre la propriété au domaine de Saint-Cloud.
Quelques années plus tard, après la défaite de Waterloo (18 juin 1815), Sèvres est occupée par les troupes prussiennes et les cosaques russes, qui réquisitionnent de nombreux bâtiments, dont l’ancien Hôtel ainsi que la Manufacture et le pavillon de Breteuil, annexe du Château de Saint-Cloud (rebaptisé Pavillon d’Italie par Napoléon).

Gravure non datée – Prussian redoubt commanding the Bridge of Sevres

La manufacture Royale de Sèvres, au XVIIIe siècle. A droite, l’ancienne ferme de la Belle Polle

Pavillon de Breteuil, rebaptisé pavillon d’Italie par Napoléon
La chute définitive de l’Empire le 7 juillet 1815 marque le retour au pouvoir de la maison des Bourbons avec Louis XVIII (4) (1755 – 1824), puis de Charles X (5) (1824–1830).
La Révolution de Juillet 1830 porte ensuite Louis-Philippe d’Orléans au pouvoir et ouvre la monarchie de Juillet. Pendant ces dix-sept années de bouleversements politiques, l’Hôtel de Brancas, revenu à la Maison d’Orléans héritière du domaine de Saint-Cloud, demeure à l’abandon jusqu’à ce que la municipalité de Sèvres en entreprenne l’achat en 1832.
1832 : Le conseil municipal achète l’Hôtel qui devient la Mairie
Le conseil municipal de Sèvres, à l’étroit dans l’ancienne maison communale, achète les bâtiments de Louis-Philippe (6) en 1832 et s’y installe en 1834 : l’Hôtel devient la Mairie.
Les jardins et terres qui bordent la Grande Rue entre l’Hôtel et le Parc de Saint-Cloud sont vendus par lots entre 1832 et 1834. Ce sera également le cas pour ce qui deviendra le quartier Brancas en 1866. Il ne reste à la Mairie que les jardins situés derrière celle-ci.
Depuis 1798, la mairie avait successivement été installée dans le presbytère puis en bord de Seine au 11 place Royale (aujourd’hui disparue) et enfin à l’angle de la rue des Caves et de la Grande Rue.
Outre la Mairie, suivant les époques, l’Hôtel comprendra une gendarmerie, une prison, un asile, une justice de paix, une école.
Au cours du XXe siècle, les différentes municipalités effectuent des travaux importants. On notera particulièrement ceux des années 1909-1910 avec la construction d’une poste sur un terrain appartenant au numéro 52 et qui donnent au bâtiment son aspect actuel.
Frise chronologique de l’Histoire de l’Hôtel de ville (cliquez sur l’image pour l’agrandir)
Annexes – vocabulaire
(a) La Convention nationale (21 sept. 1792 – 26 oct 1795) est une assemblée constituante élue en septembre 1792, au cours de la Révolution française, à la suite de la chute de Louis XVI le 10 août 1792 et de l’échec de la monarchie constitutionnelle. Cette assemblée, qui succède à l’Assemblée législative, est élue pour la première fois en France au suffrage universel masculin, et est destinée à élaborer une nouvelle constitution. Elle reste en place du 21 septembre 1792, date de la proclamation de la République, au 26 octobre 1795, date de la promulgation de la constitution de l’an III, qui met en place le régime du Directoire. Son histoire est un épisode exceptionnel de l’histoire de France, marqué notamment par la condamnation à mort de Louis XVI par la Convention elle-même et de la reine Marie-Antoinette par le Tribunal révolutionnaire ; par la guerre civile (Vendée) et étrangère (première coalition) ; par la politique de la Terreur (1793-1794) ; par le redressement militaire de 1794 (sous l’égide de Lazare Carnot), le retrait de la Prusse (avril 1795) et le début de l’expansion de la République française, notamment en Italie sous le commandement du général Napoléon Bonaparte.
(b) Loi du 14 nivôse an III (3 janvier 1795) : https://assignat.fr/3-loi/loi-1795-01-03 & https://books.openedition.org/pumi/29513?lang=fr
-> L’Assignat est une monnaie fiduciaire mise en place sous la Révolution française. Après le système de Law (1716 – 1720), l’assignat est la seconde expérience de monnaie fiduciaire en France au XVIIIe siècle : toutes deux se soldèrent par un échec retentissant. À l’origine, il s’agissait d’un titre d’emprunt émis par le Trésor en 1789, et dont la valeur est gagée sur les biens nationaux par assignation. Les assignats deviennent une monnaie de circulation et d’échange en 1791, et les assemblées révolutionnaires multiplient les émissions, qui entraînent une forte inflation. Le cours légal des assignats est supprimé par la loi du 2 prairial an V (21 mai 1797).
-> Nivôse vient du Calendrier républicain ou révolutionnaire créé au cours de la Révolution française par la Convention nationale, assemblée constituante qui, élue durant l’été 1792, instaure la République le 21 septembre. Entré en vigueur le 15 vendémiaire an II (6 octobre 1793), ce calendrier a pour date initiale le 1er vendémiaire an I (22 septembre 1792), lendemain de l’abolition de la monarchie, proclamé premier jour de l’« ère des Français ». Le décret qui lui donne sa forme définitive est publié le 4 frimaire an II (24 novembre 1793).
L’année du calendrier républicain était découpé en 12 mois de trente jours chacun (soit 360 jours), plus cinq à six jours complémentaires (selon les années) ajoutés en fin d’année pour qu’elle reste alignée avec l’année solaire.
Les noms des mois dans le calendrier révolutionnaire, dus au poète Fabre d’Églantine
– Le printemps : Germinal (mois de la germination), Floréal (mois des fleurs), Prairial (mois des prairies)
– L’été : Messidor (mois des moissons), Thermidor (mois de la chaleur), Fructidor (mois des fruits)
– L’automne : Vendémiaire (mois des vendanges), Brumaire (mois des brouillards), Frimaire (mois des frimas)
– L’hiver : Nivôse (mois de la neige), Pluviôse (mois de la pluie), Ventôse (mois du vent)
Les jours dans le calendrier républicain : Des noms de plantes, d’animaux, d’outils, ont remplacé le nom des Saints.
Chaque mois était divisé en trois décades (10 jours) dont le dernier jour était le jour du repos. Ce calendrier devint impopulaire car à partir de ce moment là, il y avait 9 jours de travail entre chaque jour de repos alors que le calendrier grégorien avait 6 jours travaillés entre chaque dimanche.
Les dix jours de chaque décade étaient respectivement appelés : Primidi, Duodi, Tridi, Quartidi, Quintidi, Sextidi, Septidi, Octidi, Nonidi, Decadi et au lieu du nom d’un saint comme dans le calendrier grégorien, il leur était affecté le nom d’un produit agricole, d’une plante ou d’un outil. Le début de l’année était fixé au minuit, compté en temps vrai de l’Observatoire de Paris, qui précède l’instant de l’équinoxe d’automne (aux alentours du 22 septembre).
Les 5 à 6 jours additionnels suivant le dernier jour de Fructidor étaient appelés :
1 Jour de la vertu
2 Jour du génie
3 Jour du travail
4 Jour de l’opinion
5 Jour des récompenses
6 Jour de la révolution (Jour bissextil)


Le calendrier républicain est annulé par Napoléon 1er le 1er janvier 1806 et remplacé par le retour du calendrier grégorien.
(c) Le Comité de salut public est un des organes parlementaires de gouvernement mis en place par la Convention pour faire face aux dangers qui menacent la République française au printemps 1793 (invasion et guerre civile) pendant la période de la Terreur (1792-1793) (d)
(d) La Terreur est une période de la Révolution française s’étendant entre 1793 et 1794. Elle est caractérisée par la mise en place d’un gouvernement révolutionnaire centré sur le Comité de salut public et le Comité de sûreté générale. Ce gouvernement issu de la Convention nationale et la suspension temporaire de la Constitution de l’an I et donc de la légalité républicaine, se donne pour but de faire face aux multiples troubles que connaît alors la France : révolte fédéraliste, insurrection vendéenne, guerre extérieure menée par les puissances monarchistes d’Europe. La Terreur se caractérise ainsi par un état d’exception destiné à endiguer militairement, politiquement, et économiquement la crise multiple à laquelle le pays est alors confronté.
En effet, la France est depuis avril 1792 en guerre extérieure face aux monarchies européennes qui souhaitent rétablir Louis XVI dans ses droits (il sera exécuté le 21 janvier 1793). À la suite de la chute de la monarchie, le 20 septembre 1792, et de la bataille de Valmy en septembre, la République est proclamée, un nouveau travail constitutionnel se met donc en place sous l’autorité de la Convention nationale.
Annexes – Du XVIIIe au milieu du XIX siècle Siècle – figures historiques de la Révolution à la fin de la Royauté
(1) Armand Jean François Seguin (1767–1835) est né le 21 mars 1767 à Paris, fils de Hector Hyacinte Segouin (dit Séguin), notaire à Chartres, et mort à Paris le 23 janvier 1835.
Armand Seguin fut un collaborateur d’Antoine Lavoisier et cobaye humain de ses expériences. Chimiste expérimentateur, il mit au point, alors que les armées manquaient de souliers, un procédé de tannage rapide des cuirs épais. Il installa en 1795 une grande tannerie sur l’île de Sèvres ( l’Île Seguin, sur la Seine, rattachée à Boulogne-Billancourt), qui rationalisait les chaînes de production. Il fut en 1804 un des découvreurs de la morphine avec Bernard Courtois et Charles Derosne. https://fr.wikipedia.org/wiki/Armand_Seguin_(chimiste)
(2) Antoine Lavoisier (1743–1794) ci-devant de Lavoisier jusqu’en 1790, est un chimiste, philosophe et économiste français, né le 26 août 1743 à Paris et guillotiné le 8 mai 1794 dans la même ville. Il est souvent présenté comme le père de la chimie moderne, qui se développera à partir des bases et des notions qu’il a établies et d’une nouvelle exigence de précision offerte par les instruments qu’il a mis au point. Il a inauguré la méthode scientifique, à la fois expérimentale et mathématique, dans ce domaine qui, au contraire de la mécanique, semblait devoir y échapper.
En 1785, il fait franchir un pas crucial à la chimie. Ses expériences démontrent que l’eau est un corps composé, que l’on peut former à partir de deux gaz nommés oxygène et hydrogène.

(3) Napoléon Ier – Napoléon Bonaparte né le 15 août 1769 à Ajaccio en Corse et mort le 5 mai 1821 à Longwood sur l’île de Sainte-Hélène, est un militaire et homme d’État français. Il est le premier empereur des Français du 18 mai 1804 au 6 avril 1814 et du 20 mars au 22 juin 1815, sous le nom de Napoléon Ier. Second enfant de Charles Bonaparte et Letizia Ramolino, Napoléon Bonaparte devient en 1793 général dans les armées de la Première République française, née de la Révolution, où il est notamment commandant en chef de l’armée d’Italie puis de l’armée d’Orient. Arrivé au pouvoir en 1799 par le coup d’État du 18 Brumaire, il est Premier consul — consul à vie à partir du 2 août 1802 — jusqu’au 18 mai 1804, date à laquelle l’Empire est proclamé par un sénatus-consulte suivi d’un plébiscite. Il est sacré empereur, en la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, par le pape Pie VII, en même temps que son épouse Joséphine de Beauharnais.
(4) Louis XVIII né le 17 novembre 1755 à Versailles sous le nom de Louis Stanislas Xavier de France et par ailleurs comte de Provence (1755–1795) — est roi de France et de Navarre du 6 avril 1814 au 20 mars 1815 puis du 8 juillet 1815 à sa mort, le 16 septembre 1824, à Paris. Issu de la maison de Bourbon, petit-fils du roi Louis XV, quatrième fils du dauphin Louis et de la Dauphine née Marie-Josèphe de Saxe et frère cadet de Louis XVI, il est appelé « Monsieur » quand ce dernier devient roi. Il choisit de s’exiler sous la Révolution française, puis adopte de jure en tant que prétendant au trône le nom de Louis XVIII, l’ordre dynastique incluant son neveu Louis XVII mort en prison en 1795 (à l’âge de 10 ans) sans avoir jamais régné. Surnommé « le Désiré » par les royalistes, il revient en France lors de la Restauration qui suit la chute de l’empereur Napoléon Ier. Il est brièvement renversé durant les Cent-Jours, puis revient à nouveau au pouvoir après la bataille de Waterloo, installant pour la première fois en France un régime parlementaire, certes tempéré par un très strict suffrage censitaire.
(5) Charles X : Charles-Philippe de France, comte d’Artois, né le 9 octobre 1757 au château de Versailles et mort le 6 novembre 1836 à Görtz (Autriche), est roi de France et de Navarre de septembre 1824 à août 1830, sous le nom de Charles X. Il est le dernier Bourbon de la branche aînée à avoir régné. Issu de la maison capétienne de Bourbon, il est le septième enfant et cinquième fils du dauphin Louis et de la dauphine, née Marie-Josèphe de Saxe. Il est le dernier petit-fils de Louis XV et de Marie Leszczynska et succède à ses deux frères Louis XVI et Louis XVIII comme roi de France. Attaché aux conceptions et valeurs de l’Ancien Régime, chef de file des ultraroyalistes sous Louis XVIII, il tente d’incarner la continuité de l’État et de la monarchie après la période révolutionnaire. À son avènement, sa priorité est de conserver la charte constitutionnelle octroyée par son frère dix ans plus tôt. Il renoue avec la tradition du sacre en 1825.
(5) Louis-Philippe 1er ou simplement Louis-Philippe, dit « le Roi-Citoyen », né le 6 octobre 1773 à Paris (France) et mort le 26 août 1850 à Claremont House, Surrey (Royaume-Uni), est le dernier roi à avoir régné en France, entre 1830 et 1848, avec le titre de roi des Français. Moins traditionaliste que ses prédécesseurs, il incarna au début de son règne un tournant majeur (mais éphémère) dans la conception et l’image de la royauté en France, avant un raidissement quelques années plus tard. Premier prince du sang sous la Restauration (car descendant de Louis XIII), le prince Louis-Philippe a, au cours de sa vie, porté successivement les titres de duc de Valois (1773-1785), duc de Chartres (1785-1790) et enfin celui de duc d’Orléans (1814-1830) avant d’accéder à la couronne en 1830, son cousin Charles X ayant été renversé par les « Trois Glorieuses », des 27, 28 et 29 juillet 1830.




















