IL ETAIT UNE FOIS…
Voix : Daniel Prodon
Sèvres, le 13 avril 2026
Madame,
Nous tenons à vous remercier pour le travail que vous avez fait, pour tous ces jeunes que vous avez accueillis à la Maison d’enfants de Sèvres, tout au long de ces années.
Nous sommes un petit groupe de Sévriens. Nous trouvons un intérêt à raconter votre histoire, parce que celle-ci est presque oubliée.
L’une de nous est née en 1944, et pourtant elle n’a pris connaissance des détails de votre parcours que récemment. Son oncle, comme vous, a reçu la médaille des Justes, pour avoir caché des enfants de confession juive pendant la seconde guerre mondiale. Elle a donc entendu parler de vous lors de discussions familiales.
Ensuite, elle a rencontré une ancienne élève de la Maison d’Enfants de Sèvres, qui lui a appris votre combat.
Elle a pour vous une grande admiration, à la fois pour vos engagements féministes et pour les principes éducatifs que vous avez transmis à toute une génération d’enfants passés entre vos mains.
Et, nous, nous pensons que vous êtes un exemple à donner aux générations futures.
Voix : Yves De Coninck
C’est pourquoi nous prenons la plume pour vous écrire.
Nous connaissons les dates importantes de votre vie et de votre œuvre. Nous voulons vous les exposer ici, afin que vous puissiez nous dire si nous n’avons rien oublié.
1898, à la fin du 19e siècle.
Vous naissez dans une famille bretonne.
Vous passez une enfance calme et paisible, dans cette partie Ouest de la France.
1918, fin de la première guerre mondiale. Vous avez 20 ans.
Vous devenez institutrice. Quelques années plus tard, vous deviendrez professeur d’anglais.
1925, votre mariage. Vous avez 27 ans.
Vous épousez Roger Hagnauer, qui n’était pas breton. Il était de l’Est de la France.
C’est sous ce nom marital qu’on vous connaît : Madame Yvonne Hagnauer.
Votre mariage est suivi d’une douzaine d’années de combat, douze années de militantisme féministe et syndical, y compris avec vos camarades institutrices :
A 29 ans, vous organisez une manifestation féminine contre les atteintes portées à l’égalité de traitement.
A 38 ans, vous participez à une assemblée, à la Bourse du travail. Vous y dénoncez « l’exploitation de la main-d’oeuvre féminine dans le monde » et vous réclamez « le salaire égal pour tout travail égal ».
A 40 ans, deux ans plus tard, avec d’autres camarades, vous fondez la Ligue des femmes pour la paix.
En 1939 :
Vous voyez le piège de la guerre se refermer. Vous décidez de vous exprimer.
Trop c’est trop, avec Roger Hagnauer, votre époux, et vos camarades instituteurs, vous décidez de signer un manifeste pour la paix. Vous refusez la seconde guerre mondiale qui s’annonce.
Vous êtes exclue, radiée de l’éducation nationale. Vous ne serez réhabilitée qu’en 1947.
Ce n’est pas pour autant que vous lâchez vos engagements.
Mais comment s’engager dans un tel contexte ?
1939
1940
1941
Pendant deux longues années (entre septembre 1939 et octobre 1941), vous allez quitter la région parisienne, pour diriger diverses colonies de vacances, orchestrées par le Secours national, une institution sous l’égide du maréchal Pétain, à la tête du Gouvernement de Vichy, ce Gouvernement de collaboration avec l’ennemi allemand.
Voix : Mireille Martinet
En Octobre 1941 :
Vous êtes repérée comme une excellente pédagogue.
Le Secours national vous confie la direction de la Maison d’Enfants de Sèvres.
Vous prenez alors en main le refuge du 14 rue Croix-Bosset, dans un ancien couvent d’Oblates.
C’était il y a presque 85 ans. Vous aviez 43 ans.
Les enfants qui vous sont confiés sont amenés par des parents obligés de fuir la guerre, ou par des associations. On vous amène des enfants juifs.
C’est un contexte difficile. Les élèves en danger doivent s’effacer pour renaître. Un nouveau nom leur est donné, un nom francisé qui sert à les protéger.
Vous accueillez également des adultes que vous cachez : des réfractaires au STO et des résistants.
Les adultes ont des totems, comme des noms d’animaux : Musaraigne, Kangourou, Colibri..
Vous prenez le totem de Goéland ; votre mari, celui de Pingouin, références à ces oiseaux, à cette nature que vous aimez tant.
Encore aujourd’hui, les anciens élèves de la Maison parlent de vous en disant Goéland, et non Yvonne Hagnauer.
1944
A Sèvres, comme à Paris, c’est la Libération. La guerre est finie.
Vous avez 46 ans. Vous allez rencontrer de nouvelles difficultés : on vous reproche d’avoir collaboré avec le régime de Vichy.
Vous allez passer devant la commission d’épuration administrative. Vous êtes radiée, à nouveau, de vos fonctions éducatives.
1947
Vous êtes enfin réhabilitée, blanchie de tout soupçon.
Vous continuez à enseigner, rue Croix-Bosset.
L’école devient trop petite. Vous quittez la ville de Sèvres, pour la ville de Meudon.
1958
Vous déménagez donc au Château de Buissière, tout en gardant le nom de la Maison des Enfants de Sèvres.
Les enfants sont là parce que leurs familles ne peuvent plus s’occuper d’eux. Ce sont soit des mamans seules, soit des parents séparés, soit des parents désargentés…
Dans cette nouvelle école, vous voyez passer plus de 500 enfants jusqu’à votre retraite.
Vous tenez absolument à ce qu’il y ait la mixité, ce qui n’est pas encore en vigueur dans les autres écoles.
Vous poursuivez l’éducation mise en place rue Croix-Bosset, très moderne pour l’époque. Vous vous inspirez des méthodes du docteur Decroly : l’ouverture au monde, l’ouverture aux langues, à l’histoire, au travail manuel.
Vous faites participer les enfants à des tas d’activités : imprimerie, couture, jardinage, musique, cuisine, céramique, théâtre…
Les élèves ne sont pas plus de quinze par classe.
Il y a un jardin. Les enfants cultivent des légumes, des fleurs.
Cette école leur sert également de maison.
Que la maison soit à Sèvres ou à Meudon, c’est le même projet qui perdure : avec votre équipe, vous donnez à des enfants en difficultés les possibilités de se construire.
Voix : Daniel Prodon
1971
Enfin, vous prenez votre retraite. Vous passez le flambeau à Orchidée, la nouvelle directrice. Vous avez 73 ans.
Votre histoire est presque oubliée.
On n’en parle pas beaucoup, mais c’est une histoire qui est restée gravée dans la mémoire des enfants de la Maison de Sèvres. Les adultes que nous avons rencontrés, qui ont vécu dans cette Maison, en gardent un très bon souvenir.
Des décennies après, ils sont ravis de cette éducation.
Vous-même, vous n’avez pas eu d’enfant, mais vous vous êtes occupée de centaines d’enfants. Vous leur avez permis d’échapper aux destins qui auraient dû être les leurs.
Nous vous prions de recevoir, Madame Hagnauer, nos salutations les plus distinguées.
Suivent les signatures.
Voix : Mireille Martinet
Yvonne Hagnauer a eu une vie complète et vraiment extraordinaire. Ce n’était pas quelqu’un de personnel. Envers et contre tout, elle a tenu ses engagements.
C’était une militante. Elle était vraiment tournée vers les enfants, vers les autres. C’est ça qui m’a touchée.
C’était une belle personne, une féministe avant l’heure. Elle avait du charisme.
C’était une femme courageuse, elle est allée au bout de ce qu’elle voulait faire et ça, c’est quelque chose d’extraordinaire.
C’est un exemple à notre époque où le courage, nécessaire pour s’engager, nous manque un peu.
Voix : Yves De Coninck
Au nom de mes deux amis et en mon nom personnel, moi qui suis devenu le nouveau conseiller municipal délégué aux archives, je tiens à vous remercier pour votre présence.
Cette histoire est toujours actuelle car, quand vous passerez, esplanade Charles de Gaulle à Sèvres, devant la fresque des droits de l’homme (entre le collège et la galerie du théâtre), vous verrez le nom et le portait d’Yvonne Hagnauer.
Quand vous passerez, un peu plus haut, au 14 rue Croix-Bosset, vous apercevrez le résumé de l’histoire que nous venons de vous raconter. Grâce aux anciens élèves, cette histoire est inscrite sur un panneau commémoratif depuis 2005.
Cette histoire est également toujours vivante, puisqu’il suffit d’être présent à la sortie des écoles, élémentaire et maternelle, de la rue Croix-Bosset, pour vous rendre compte que le totem d’Yvonne et celui de son époux Roger figurent au fronton de l’école publique maternelle de la Croix-Bosset : Goéland et Pingouin.
FIN
Daniel, Mireille, Bravo !!! Merci Nathalie Le Bras pour la communication. Merci à la Société d’Archéologie et d’Histoire de Sèvres pour sa présence.
Clotilde Lebas, conteuse et anthropologue professionnelle, merci de nous avoir aidés. Merci aux archivistes de Sèvres pour leur bon accueil.
Merci aux archives départementales et notamment à Estelle Henriet pour ce beau projet sans oublier les remerciements en direction des anciens de la Maison d’enfants de Sèvres.
Merci aux membres du cercle généalogique. Merci à toutes et à tous, notamment à celles et à ceux que j’ai oubliés. Dans ce cas-là, toutes mes excuses. BRAVO !!!
Yves De Coninck, lundi 13 avril 2026

