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Au cimetière

cimetiere.jpg Il était 11h, dans ce cimetière d’une petite ville proche de Paris. Un groupe d’une douzaine de personnes accompagnaient Béa-trice* à sa dernière demeure.  On savait qu’elle n’avait aucune famille. Ceux qui suivaient le fourgon par ce jour radieux d’avril étaient des amis, des compagnons, des animatrices et des créateurs des clubs nés ces dernières années à l’initiative de l’UNAFAM ou d’autres, dans ce département. Ils l’avaient côtoyée aux ateliers, aux sorties, dans les voyages à Barcelone ou à Dunkerque et  prévoyaient ensemble d’aller peut-être à Bruxelles ou au Portugal … Elle y avait trouvé accueil, écoute, moments de détente et confiance, de soutien, des amis. Ils ont déposé des bouquets et des couronnes sur le cercueil qu’on conduisait dans le carré des indigents, parmi des tertres abandonnés, des concessions à reprendre, des fleurs fanées, des croix et inscriptions renversées. On avait su que, dans un moment de déprime ou de distraction, elle avait mélangé médicaments et alcool, le week-end de Pâques. Appels téléphoniques, messages étaient restés sans réponse jusqu’à ce que quelqu’un s’en inquiète et qu’on la trouve enfin sans vie, morte seule et sans avoir appelé au secours.

Ce moment d’émotion au cimetière se doubla d’un grand étonnement : Béatrice était suivie par unepaperasses.jpg structure de soins connue et respectée, et dotée d’une curatrice.  Pourtant, aucun soignant, pas de curatrice ou de représentant de ces services dans le triste cortège. C’étaient déjà les congés de printemps, bien sûr. Et puis, il n’est pas dans les habitudes des services médicaux et sociaux de se déplacer à cette occasion ! Le concierge était sans doute dans l’escalier. On a tant de choses à faire, trop travail en retard, trop de tutelles à suivre, trop de patients à recevoir, trop de paperasses, trop peu de personnel, trop peu de moyens, trop peu de …    

Et si c’était … trop peu d’attention aux personnes, trop peu de sens des priorités, mains-unies.jpgtrop peu de liberté pour oser un déplacement qui n’est pas dans “mon” agenda, dans mon « rôle », dans « mon job », pour oser partager le chagrin de ceux qui pleurent une amie et sont eux aussi des personnes en danger de déprime, de gestes irréfléchis, trop peu de reconnaissance et de respect envers les familles quand elles existent, les  bénévoles et les professionnels qui ont inventé des lieux où se combat au jour le jour l’isolement et le découragement. homme-debout.jpgIl y a trop peu de tout cet essentiel qui aide à vivre, à se soigner, à reprendre confiance, dans ce monde brutal où vivent parmi nous les malades psychiques. On pourra bien lutter ensemble contre les « trop » et les « trop peu », seuls sont vitaux, pour chacun de nous, fatigué ou en pleine santé, un peu d’humanité, un peu de fraternité,  un peu de mon temps, un peu de cet autre regard sur eux, leur famille et leurs amis, sur ceux qui se déplacent sans hésiter à leur enterrement.  Paulette Philippin, déléguée Sèvres/Chaville.

* Le nom a été modifié. L’Homme debout par l’entraide ”  et la “chaîne de mains” ont été créés à l’Atelier Arts plastiques du GEM “Le Club des 4 communes”.

ILS ONT RÉAGI :

- Comme je comprends votre indignation,  vous avez raison de réagir et de vous révolter ainsi … Il faut effectivement secouer un peu les consciences, faire réfléchir les gens sur leur indifférence et leur manque d’attention à l’autre.  On est pourtant tous reliés à la Vie. Si on ne dit rien, alors c’est qu’on est déjà mort. CA 

- Merci. C’est émouvant, critique sans paraître agressif à la “novice” que je suis. (Une maman d’un jeune malade). AC

 - C.A. m’a transmis ton texte “indigné”. Sans paraphraser certaine, il y a de saines indignations. Je ne trouverais pas choquant qu’il soit publié sur le blog de l’Unafam sur le mini-site associatif. L’accompagnement a des limites, qui font parfois rager. D’autres peuvent l’entendre et y réfléchir. La personne dont tu parles était-elle une adhérente du GEM ? Ce doit être aussi une bien triste nouvelle pour ses camarades du club. LRF élue de Sèvres.

- J’apprends par votre courrier le décès de Béatrice. Sur le fond vous avez parfaitement raison au sujet de ce dramatique événement. Mais je l’apprends par votre message. Les personnes absentes avaient-elles su la triste nouvelle avant les obsèques ? Béatrice avait-elle montré au GEM des signes avant-coureurs de sa détresse ? Nous avons tous des craintes. (un père) AA.

 - Merci pour m’avoir transmis ce magnifique document. J’ai lu et relu ton témoignage, et je voulais te dire combien il m’a touchée et hélas rappelée la fragilité de tous ces enfants oubliés, de leurs souffrances ignorées, occultées dans un monde qui se dit civilisé. Je suis heureuse de connaitre des gens comme toi et M, et je continuerai à vos côtés le travail  d’écoute et d’accueil . RL.

- On fait observer de plusieurs côtés que les soignants n’assistent pas aux obsèques de leurs patients.

- J’ai reçu votre texte au sujet des obsèques de Béatrice lorsque j’étais en congé et je dois dire que je partage votre émotion, l’équipe aussi… nous avons beaucoup regretté la façon dont les choses se sont déroulées, le trop peu de monde, la cérémonie impersonnelle … malgré tout cela, force a été de constater que les personnes présentes étaient essentiellement des membres des GEM. Nous devons le prendre en compte (…) Nous n’avons pas pu aider Béatrice au moment où elle en avait le plus besoin mais nous savons qu’aux GEM Béatrice avait trouvé des amis, ils étaient là le 20 avril à 11h et je crois que c’est cela que nous devons continuer … MM.

- Je comprends bien l’émotion de voir que les liens affectifs tissés avec des soignants sont à certains égards à sens unique. Je ne suis pas sûr du tout que je serais allé moi même aux obsèques. Je crois que d’autres trouveraient déplacé la venue du médecin. Après tout, si obsèques il y a, c’est qu’il a échoué.  Je me rappelle ma Mère pharmacienne de village qui est allée à tant et tant d’obsèques. Mais c’étaient aussi des clients plus que des patients, des voisins autant que des clients. Ils le lui ont d’ailleurs bien rendu au sien (d’enterrement) l’église n’a pas suffi pour contenir les présents.  Il y a des patients que j’aime sans aucun doute plus que d’autres, mais c’est quelque chose en plus (pourvu que ce ne soit pas en moins…) de l’attention de travail, à la fois un moteur, certainement, et un parasite, car avec les patients, la question n’est pas vraiment là. (de les aimer ou pas).  Le désir médical a tant à voir avec la mort, que d’une certaine manière, cette idée vient peu aux soignants. En somme, il y a plusieurs sortes d’intimité, et je ne m’attendais pas à voir aux obsèques des miens leurs médecins, même les meilleurs, et les plus accueillants à leur souffrance. Par contre j’aurais aimé que certains autres soient un peu moins phobiques du moribond que chacun devenait.  C’est ça, l’intimité est plurielle, celle de la famille, celle du conjoint, celle des amis, n’est pas celle du soignant… ni celle du politique qui la ramène de plus en plus. Ni celle du prêtre.

Ce qui pose problème par contre, c’est la souffrance de toutes ces personnes, si isolées, et si seules. Et chacun des ci-dessus énumérés est sollicité d’y répondre de sa place ou de sa fonction, y compris le politique cette fois. Et là, qui est présent ? Quelle place tiennent les modalités de discours ? Est-ce bien sous le seul signe de la sécurité (celle supposée des autres, pas celle du patient, évidemment !) qu’il faut envisager la vie sociale ? Un psychiatre.

Cf. Le blog de François Koscisuko-Morizet, maire de Sèvres, conseil-ler général : www.fkm.fr

 

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